"la honte de voler"

La « honte de voler » gagne du terrain parmi les Suédois soucieux du climat

Le rejet de l’avion, très émetteur de CO2, s’accroît dans le royaume

MALMÖ (SUÈDE) - correspondante Anne-Françoise Hivert  extrait Le Monde

 

Lundi 1er avril, 250 acteurs, réalisateurs et producteurs suédois ont signé une tribune dans le quotidien Dagens Nyheter, où ils exigent que l’industrie cinématographique de leur pays change ses méthodes de production. Visés : les tournages à l’étranger et les déplacements constants en avion. « Si l’industrie continue de négliger ce que le reste du monde voit comme une question critique pour l’avenir, ce n’est pas seulement le climat qui est menacé, mais également le cinéma suédois », affirment les signataires.

 

Certains d’entre eux se sont déjà engagés à réduire au maximum leurs vols. Ils ne sont pas les seuls. Début février, les programmateurs de la salle de concerts d’Helsingborg, dans le sud du royaume, ont annoncé qu’ils ne feraient plus jouer que des artistes capables de venir sans passer par les airs. Ces derniers mois, des sportifs, des politiciens, des personnalités du monde de la culture, mais aussi de nombreux anonymes ont fait le serment de ne plus prendre l’avion.

 

« Casseuse d’ambiance »

 

Provoqué par une prise de conscience personnelle ou un sentiment de culpabilité induit par des proches ou les réseaux sociaux, un mouvement émerge en Suède, qui se résume en un mot : flygskam ou la « honte de voler ». Au pays de Greta Thunberg, la collégienne qui a lancé un mouvement mondial des jeunes pour le climat, c’est simple, plus possible de faire un repas entre amis sans que la discussion ne glisse sur le climat et finisse sur l’avion.

 

Car si les Suédois font du vélo, recyclent et se chauffent au bois, ils ont bien du mal à renoncer aux vacances au soleil. Ils voyagent en avion cinq fois plus que la moyenne mondiale. Depuis 1990, leurs voyages à l’étranger ont plus que doublé et les émissions produites par leurs déplacements en avion – près de 10 millions de tonnes équivalent CO2 chaque année – correspondent désormais à celles du parc automobile du pays.

 

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En début d’année, le compte des « Influenceurs ingénus » sur Instagram a fait polémique. Suivi par plus de 60 000 personnes, il détournait les photos de vacances postées par des célébrités sur les réseaux sociaux, en comptabilisant les émissions de CO2 générés par leurs voyages souvent subventionnés.

 

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Le 31 mars, le gouvernement composé des Verts et des sociaux-démocrates a annoncé qu’il allait débloquer 50 millions de couronnes (près de 5 millions d’euros) pour financer des trains de nuit vers plusieurs grandes villes européennes et offrir une alternative à l’avion.

Baisse du trafic aérien en Suède, plombé par la « honte de voler »

Face à l’urgence climatique, les Suédois sont de plus en plus nombreux à bouder l’avion et à lui préférer le train, contribuant au déclin du transport aérien dans le royaume scandinave.

Par Anne-Françoise Hivert “Le Monde” Publié le 23 août 2019

 

Est-ce l’effet Greta Thunberg, l’icône suédoise de la lutte contre le réchauffement climatique qui traverse actuellement l’Atlantique en bateau, ou bien d’autres facteurs, certains conjoncturels ? Selon les spécialistes suédois du transport aérien, il est encore trop tôt pour le dire. Une chose est sûre : en Suède, l’avion a pris du plomb dans l’aile ces derniers mois et face à la « flygskam » – la honte de voler – le secteur doit s’adapter.

Les premiers signes de ce ralentissement ont été observés fin 2018. Il s’est encore accentué depuis janvier, avec une baisse de 3,8 % du nombre de passagers sur les sept premiers mois, selon l’Agence suédoise du transport (Transportstyrelsen). Principalement touché, le trafic intérieur, avec 8,7 % de passagers en moins. Mais les vols vers l’étranger ne sont pas épargnés, avec une diminution de 2,6 % du nombre de voyageurs depuis janvier.

 

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Tendance de long terme ou essoufflement temporaire ? « Il va falloir attendre un an ou deux pour pouvoir tirer des conclusions », estime Jean-Marie Skoglund, expert du trafic aérien auprès de l’Agence suédoise du transport, qui voit déjà une première explication : « Le secteur aérien est extrêmement sensible aux évolutions conjoncturelles, or la Suède se dirige vers une période de ralentissement économique, ce qui pourrait expliquer en partie le déclin. »

 

Autres facteurs, plus ponctuels : « La banqueroute de la compagnie régionale Nextjet au printemps 2018, ainsi que la grève des pilotes de Scandinavia Airlines qui a duré une semaine en avril dernier et conduit à l’annulation de dizaines de vols, ont affecté les statistiques », observe M.Skoglund.

Du côté de l’opérateur Swedavia AB, qui gère les dix principaux aéroports du royaume, on tempère : « Nous avons connu une croissance de 6 % en moyenne sur les dix dernières années. Ce n’est donc pas étonnant qu’il y ait un ralentissement », assure Charlotte Ljunggren, directrice marketing de l’entreprise. Elle reconnaît toutefois que le débat sur le changement climatique, particulièrement virulent en Suède depuis l’automne 2018, a « forcément eu un impact ».

 

« Culpabilisation »

Même constat chez Braathens Regional Airways (BRA). Fin avril, la compagnie régionale, qui contrôle 30 % du marché des vols intérieurs en Suède, a annoncé un vaste plan de restructuration, incluant le remplacement de ses dix avions à réaction par des appareils turbopropulseurs, plus petits et moins polluants. Un tiers des mille salariés du groupe ont été licenciés.

Au-delà de l’aspect conjoncturel, Ulrika Matsgard, directrice des ventes, pointe du doigt la « honte de voler » : « La culpabilisation de ceux qui prennent l’avion depuis l’automne 2018 a agi rapidement. Elle est particulièrement manifeste sur les lignes les plus courtes, comme Göteborg-Stockholm, où le trafic ferroviaire a augmenté tandis que nous perdions des clients. »

L’instauration d’une taxe écologique sur le transport aérien au printemps 2018 a également joué un rôle, selon Mme Matsgard : « Elle n’a beau être que de 60 couronnes [environ six euros] sur les vols intérieurs, nos marges sont tellement étroites que nous avons dû répercuter ce coût sur le prix des billets. » Elle critique les prises de position du gouvernement en faveur de la baisse du trafic aérien : « La solution n’est pas d’attaquer l’avion, dont le fonctionnement de nos économies et nos sociétés sont dépendants, mais d’en réduire l’impact sur le climat », commente Mme Matsgard.

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Face aux réticences de ses clients, BRA met en avant son profil écolo : « Nous compensons les émissions CO2 sur tous nos vols automatiquement, en investissant dans des parcs éoliens en Inde et en Turquie. Nous proposons également à nos clients depuis 2018 des billets en classe environnement, qui leur permettent de remplacer le kérosène par du biocarburant, pour 300 couronnes par vol. »

En attendant, la compagnie ferroviaire Statens Järnvägar se frotte les mains. Elle a enregistré une augmentation de 8 % de son trafic sur le premier trimestre de l’année, après avoir déjà progressé de 5 % en 2018, tandis que les ventes du passe européen Interrail, qui permet de voyager dans plusieurs pays d’Europe en train et à prix réduit, devraient bondir de 85 % cette année.

 

Anne-Françoise Hivert (Malmö (Suède), correspondante régionale)